Éthicien : Personne n'a le droit moral de forcer les gens à tuer.

Dans un entretien accordé à l'Agence de presse polonaise (PAP), le professeur Mirosław Rutkowski, de l'Institut de philosophie et de sciences cognitives de l'Université de Szczecin, analyse l'existence d'une obligation morale de défendre la patrie, la mesure dans laquelle le gouvernement peut exiger des « sacrifices » de la part des citoyens, et souligne que les guerres ne sont pas le fait de la société, mais des hommes politiques. Il commente également les résultats du sondage IBRiS, commandé par Radio ZET, qui révèle que 49,1 % des personnes interrogées ne se porteraient pas volontaires pour défendre le pays en cas de menace de guerre. 54 % des hommes et 33 % des femmes se sont déclarés prêts à combattre.
Le professeur Rutkowski souligne que les jeunes générations appréhendent différemment le concept de « patrie », notamment parce qu'elles ont la possibilité de vivre, d'étudier et de travailler dans différents endroits d'Europe et du monde.
Agence de presse polonaise : Avons-nous l'obligation de défendre notre patrie ?
Dr. hab. prof. US Mirosław Rutkowski : C’est ainsi que les normes juridiques le définissent, mais d’un point de vue éthique, c’est loin d’être évident. Une telle obligation morale existe-t-elle seulement ? Qui a le droit de nous l’imposer ? Ici, la clarté habituelle des systèmes juridiques fait défaut, car il faudrait une justification objective à l’obligation pour une personne de mourir ou de sacrifier sa santé pour sa patrie. Certains estiment qu’une des raisons de cette obligation pourrait être que nous avons une dette envers notre pays, une dette qu’il nous faut rembourser.
PAP : Parce que notre patrie nous a éduqués, a assuré notre prospérité et prend soin de nous tout au long de notre vie…
MR : Oui, mais ce ne sont que des slogans politiques. Nous nous sommes instruits nous-mêmes, avec l’aide de nos parents et de nos professeurs. Bien sûr, une infrastructure et un système éducatif existaient, mais ils ont été financés par nos propres deniers, par notre travail et nos impôts. D’un point de vue éthique, on pourrait supposer qu’il n’y a aucune obligation de défendre son pays, ce qui impliquerait de sacrifier sa vie.
Bien sûr, un citoyen a des obligations morales envers sa patrie, mais elles ne sauraient être si « grandes » que leur accomplissement exige de sacrifier sa santé ou sa vie. La situation est tout autre d'un point de vue juridique : ceux qui détiennent le pouvoir peuvent imposer de telles obligations aux citoyens du jour au lendemain. L'éthique, elle, ne se modifie pas ainsi. Les valeurs morales sont de nature métaphysique et ne sont pas soumises aux intérêts politiques comme l'est le droit. Par conséquent, même dans les moments difficiles pour la patrie, on peut s'interroger sur l'obligation de sacrifier sa vie pour la défendre. Je crois que peu s'opposeraient à des obligations exigeant des sacrifices moindres.
PAP : Il serait donc acceptable que le gouvernement, dans des circonstances exceptionnelles, demande à chaque citoyen de contribuer, par exemple, à hauteur de 1 000 PLN à la défense ?
MR : Probablement, oui. Autrement dit, nous pourrions exiger des citoyens qu’ils supportent certains coûts, mais ceux-ci devraient rester dans certaines limites. Nous n’établirons pas ces limites lors de cette discussion. Il ne saurait s’agir d’un sacrifice ou d’un coût infini. Et sacrifier sa vie ou sa santé le serait précisément.
PAP : Il n’est donc pas surprenant que 49 % des Polonais aient admis : « Je ne veux pas me battre pour mon pays », et que ce pourcentage atteigne 69 % chez les 18-29 ans ?
MR : Nous ignorons la méthodologie de cette recherche, la taille de l’échantillon et la formulation des questions. Si vous me demandiez si je souhaite défendre mon pays, je répondrais oui, mais certainement pas de la même manière que les Français se sont défendus contre les Allemands à Verdun. Je ne voudrais pas qu’on me donne un fusil et un uniforme, qu’on m’envoie au front et qu’on m’ordonne de tuer le plus de personnes possible considérées comme ennemies de mon pays. Je ne voudrais pas non plus servir de chair à canon. Je pense que peu de gens le voudraient. Si les participants à l’enquête ont compris la question de cette façon, il n’est pas étonnant qu’ils aient donné ces réponses.
Je pense qu'une solution aux problèmes que nous évoquons réside dans le fait que les guerres se mènent différemment aujourd'hui. Le nombre de soldats n'a plus la même importance qu'il y a cent, deux ou trois siècles. Aujourd'hui, les États hostiles combattent grâce à la technologie, et notamment aux technologies modernes. Parmi celles-ci figurent les avions, les drones et les missiles de croisière. Nous en avons un aperçu avec la guerre en Ukraine. À l'avenir, l'importance du soldat conscrit diminuera. Par conséquent, je crois que même si certains Polonais refusaient de participer à la guerre, cela n'aurait pas nécessairement d'incidence décisive sur son issue.
PAP : Mais ne pensez-vous pas que des attitudes différentes prévalaient dans les générations de nos pères et de nos grands-pères ?
MR : Autrefois, la notion de patrie avait une signification et une valeur différentes. La patrie désignait le lieu de naissance, de vie et de mort d’une personne. On quittait rarement cet endroit. Nos grands-parents et arrière-grands-parents n’avaient pas la possibilité de voyager, ou alors très peu. Profondément attachés à leur terre, ils étaient prêts à la défendre jusqu’au bout.
Aujourd'hui, ce lien n'est plus aussi fort et ne suscite plus d'émotions aussi intenses. Regardez les jeunes, mes étudiants. Ils peuvent prendre l'avion ou la voiture à tout moment, voyager n'importe où dans le monde et y poursuivre leur vie. J'ai lu récemment que les compagnies aériennes internationales transporteront environ 10 milliards de passagers cette année. Cela signifie que presque tout le monde peut désormais changer facilement de lieu de résidence sur la planète, et ce, selon ses propres envies et intérêts. On en parle rarement, mais 20 millions de personnes d'origine polonaise vivent à l'étranger. Pourquoi restent-elles loin de leur patrie ?
PAP : Une part importante d'entre eux sont des descendants de ceux qui ont émigré, ont été expulsés ou exilés aux XIXe ou XXe siècles.
MR : Quelques millions sont des émigrants contemporains. Certains reviendront peut-être, mais les étudiants et lycéens vont eux aussi partir. Seraient-ils prêts à donner leur vie pour leur pays actuel ? Je crois que c'est terminé. La notion même de patrie a perdu de sa valeur. La patrie n'est plus un lieu auquel nous sommes si profondément attachés, ni un lieu pour lequel nous éprouvons une affection si forte que nous serions prêts à sacrifier notre vie pour la défendre.
PAP : Ces dernières années, on observe un glissement vers des valeurs conservatrices, même chez les jeunes. Ils s'intéressent à l'histoire, s'inscrivent à des cours de port d'uniformes militaires, participent à des commémorations et portent des vêtements dits patriotiques.
MR : Chacun a besoin d'un foyer. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous aspirons à appartenir à une communauté et à avoir notre propre patrie. Mais sommes-nous prêts à y laisser notre vie ? Je pense que certains de ceux qui défilent sous les drapeaux blancs et rouges émigreraient eux aussi en cas de menace ou de guerre.
PAP : Le mythe du héros patriotique polonais, cultivé dans la littérature et le cinéma, s'est-il déjà estompé ?
MR : Je pense que les processus de mondialisation sont plus puissants. Ils diluent ces vieilles idées, notamment la défense de la patrie, l'héroïsme – ou plutôt l'« héroïsme ». La littérature nous montre aussi la futilité de se battre pour son propre pays. Il suffit de lire le roman d'Erich Maria Remarque, « À l'Ouest, rien de nouveau ». De jeunes Allemands partent au front, rêvant d'héroïsme et de défense de leur patrie. Remarque montre qu'il n'y a pas de place pour l'héroïsme ou le patriotisme en temps de guerre. Je crois que c'est un point de vue pertinent.
PAP : Quelle pourrait être la limite du sacrifice pour les jeunes de 20 à 30 ans d'aujourd'hui ?
MR : Si la question relative à la participation à une éventuelle guerre avait précisé, par exemple, qu'il s'agissait d'un service auxiliaire, je pense que la plupart auraient répondu par l'affirmative. Mais si les personnes interrogées avaient à l'esprit la bataille de Verdun ou la Somme, où plus d'un million de personnes ont péri, s'entretuant à la baïonnette ou à bout portant, elles auraient répondu catégoriquement par la négative. L'éthique interdit aux autorités étatiques d'exploiter ainsi la population. Toutefois, ces autorités peuvent promulguer une telle loi, qui sera alors contraignante pour les citoyens. Il est essentiel de rappeler que seule une loi conforme à l'éthique est une loi juste. Une loi dépourvue de cette sanction morale peut certes être en vigueur, mais elle n'en est pas moins injuste et sujette à la désobéissance civile.
PAP : Est-il juste que certains aillent au front tandis que d'autres restent dans des abris ou, en cas de danger, se rendent dans des pays lointains ? Autrefois, les dirigeants menaient littéralement leurs troupes, ils étaient eux-mêmes en première ligne.
MR : Au sens figuré, le dirigeant menait la danse. Cela donnait aux citoyens l'assurance que, dans les moments difficiles pour leur pays, leur leader serait à leurs côtés. Aujourd'hui, on attend d'eux qu'ils aillent à la guerre et meurent pour leur patrie, mais personne ne sait où sont ceux qui ont déclenché cette guerre. Ils ne sont certainement pas sur le champ de bataille. C'est pourquoi les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas prêts à faire des sacrifices. Ils sont trop intelligents pour se laisser exploiter de manière aussi naïve.
Un citoyen ordinaire n'a aucun rôle à jouer dans le déclenchement d'une guerre ; il ne la déclenche pas. Cependant, il peut être envoyé au combat et en devenir une victime. Les conflits armés sont initiés par les politiciens. Ce sont eux qui prennent les décisions, mais une fois la guerre engagée, ils se tiennent généralement loin du front. Pourtant, nous, citoyens, pouvons dire : ce n'est pas notre guerre. Nous ne voyons aucune raison valable de déclencher des batailles ou des guerres. Tel ou tel événement s'est produit, certes, mais ce ne sont pas des raisons de tuer, ce ne sont pas des raisons de s'entretuer. Je ne participerai pas à cela.
PAP : Le jugement moral est clair, mais que déciderait un tribunal militaire ?
MR : Bien sûr, les conséquences juridiques pourraient être très graves. Mais d'un point de vue moral, un citoyen a le droit d'adopter une telle position.
PAP : Cependant, il existe des batailles inévitables et justes.
MR : Si quelqu'un pénètre chez vous et, sans raison valable, tente de tuer les membres de votre famille – vos enfants, votre épouse –, nous avons le devoir de les défendre. Quitte à tuer l'agresseur. Et si nous appliquions ce principe aux guerres, je pense que les gens se mobiliseraient. Chacun devrait agir. Ne pas le faire serait moralement répréhensible. Si quelqu'un nous attaque sans raison, si des personnes autour de nous sont tuées ou blessées, alors nous avons le devoir moral de les défendre.
Tomasz Maciejewski (PAP)
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