Tout le monde n’a pas la même petite voix intérieure

L’expérience du monologue intérieur varie grandement d’une personne à une autre, et ces différences pourraient avoir un effet sur la façon dont nous appréhendons certaines tâches cognitives.
[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 8 juillet 2024 et republié le 13 mai 2026]
Avez-vous, vous aussi, une petite voix intérieure ? Celle de la journaliste scientifique Emma Young, par exemple, lui dit sans arrêt des choses du genre : “Tu aurais pu te passer de ce morceau de chocolat” ou “N’oublie pas d’emporter le survêt des enfants”, raconte-t-elle dans un article paru en juin 2024 sur le site de la British Psychological Society.
“‘Petite voix dans la tête’, ‘monologue intérieur’ ou ‘ discours intérieur ’– quel que soit son nom, on a longtemps pensé que ce phénomène était une expérience commune à toute l’humanité. Des travaux récents remettent en cause cette idée”, rapporte-t-elle.
Publiée en mai 2024 dans Psychological Science, l’étude de Gary Lupyan et Johanne Nedergaard, spécialistes en sciences cognitives, respectivement à l’université du Wisconsin à Madison (États-Unis) et à l’université de Copenhague (Danemark), montre que non seulement ce phénomène de monologue intérieur varie grandement d’une personne à une autre, mais aussi que ces différences peuvent avoir des répercussions sur notre façon d’appréhender certaines opérations.
“Comparés aux individus à qui leur petite voix parle beaucoup, les participants [à l’étude] ayant une voix intérieure peu active réussissent moins bien certaines tâches, par exemple celles qui mobilisent la mémoire verbale”, décrypte Scientific American. Par ailleurs, poursuit le magazine américain, “dans l’espoir d’encourager la recherche sur le sujet, l’équipe a proposé de donner un nom à ce phénomène [de discours intérieur restreint] : l’‘anendophasie’”. Le terme proposé est calqué sur le grec : an pour “absence”, endo pour “intérieur”, phasia pour “parole”.
De son côté, Charles Fernyhough, psychologue à l’université de Durham (Angleterre), qui n’a pas pris part à ces travaux, indique : “Je ne suis pas convaincu de l’utilité de créer un nouveau mot : cela risque de pathologiser ce qui n’est au fond qu’une variation de l’expérience d’un individu à l’autre.” Il ajoute :
“Je préfère qu’on mette l’accent sur la nécessité de penser la diversité de la vie intérieure : chacun est unique.”
Cette étude s’ajoute à un corpus grandissant de travaux démontrant que nos mondes intérieurs peuvent être profondément différents. Certains psychologues imaginent que ces discours dans notre tête jouent un rôle clé dans diverses fonctions, comme l’alternance de tâches, la prise de décision ou encore l’enregistrement de souvenirs. Des chercheurs ont même suggéré que l’absence de voix intérieure pourrait avoir des conséquences sur le sentiment d’identité, sans que ce soit une certitude pour le moment.
Reste que “l’étude de Johanne Nedergaard et Gary Lupyan est la première à démontrer que l’anendophasie va de pair avec de plus grandes difficultés dans certaines tâches cognitives”, assure Scientific American, qui en détaille le déroulé. Les auteurs estiment en outre que leurs travaux pourraient avoir des implications médicales.
“Les individus à la petite voix intérieure très active ont probablement une pensée davantage construite sur le langage, explique Gary Lupyan. Aussi, après un AVC, les troubles du langage ont-ils des conséquences plus lourdes sur ces personnes, qu’on aurait peut-être intérêt à soigner différemment.”
Les chercheurs espèrent à présent recruter des personnes à la petite voix intérieure très peu active, voire inexistante si cela existe, afin de poursuivre leurs travaux et ainsi améliorer la compréhension de ce phénomène et de sa variabilité d’un individu à l’autre.
Courrier International




