TEMOIGNAGE. « Je me suis perdue » : Sarah Steyaert raconte les mois de souffrance avant sa médaille aux JO de Paris

Près d’un an après avoir été médaillée de bronze en 49er FX avec Charline Picon, la Châtelaillonnaise témoigne de l’impact qu’a eu sa collaboration avec leur ancien entraîneur. Pour que son expérience serve à d’autres
«Je n’ai pas envie de régler de comptes. Mais de dire que ça existe. Et que dans ces cas-là, il faut libérer la parole. Parler. » Près d’un an après sa médaille olympique de bronze décrochée à Marseille avec Charline Picon, la Châtelaillonnaise Sarah Steyaert apporte, d’une voix calme mais vibrante, lors d’un entretien que l’on devine douloureux, un éclairage nouveau sur les mois qui ont précédé cet aboutissement. Une période de souffrance personnelle qu’elle a surmontée et très peu évoquée.
Le 2 août 2024, les Charentaises-Maritimes, toutes deux mères de famille, montent sur la troisième marche du podium en 49er FX, moins de quatre ans après avoir découvert ce dériveur. Picon, alors 39 ans, avait déjà remporté l’or à Rio en 2016 puis l’argent à Tokyo en 2021 en planche à voile ; Steyaert, 37 ans, venait du laser et avait participé à trois JO (Pékin en 2008, Londres en 2012 et Rio en 2016). Rien ne les prédestine à une médaille en France sur un support nouveau pour elles ? L’exploit n’en est que plus fort. Et embellit une sacrée histoire que les demandes en mariage de leurs conjoints respectifs à leur retour à terre magnifient.
Point de non-retourLe sourire de Sarah Steyaert est alors éclatant. Loin, si loin, de mars 2023, seize mois plus tôt. « J’ai vécu un choc traumatique stressant sur le début des sélections à Palma », raconte-t-elle. Un épisode qui suit la non-sélection de l’équipage pour le test-event de juillet 2023 à Marseille et, surtout, des « pleurs viscéraux, incompréhensibles et puissants. Trois dans l’année avant le choc ». Et qui trouvent leur origine dans la complexité de la relation nouée avec l’entraîneur polonais Marcin Czajkowski, dédié en juillet 2022 à la « Mama Team » par la Fédération française de voile.
« Ça a été vraiment libérateur pour moi, extrêmement nécessaire dans mon chemin de guérison »
« Il avait l’intention de me transmettre une autre manière de naviguer, ce que je souhaitais. Je pensais que si j’arrivais à l’ajouter à mon modèle de pensée, ça allait vraiment fonctionner, confie Sarah Steyaert. Sauf que sa manière de faire, en pointant systématiquement le négatif, a amené une divergence de pensée. » La barreuse châtelaillonnaise dévoile doucement les doutes, les incompréhensions de plus en plus fortes avec le technicien, sa dépression, sa thérapie et la découverte de son hypersensibilité – « pas du tout une libération pour [elle] contrairement à 90 % de la population » –, l’impact sur sa vie de famille.
Il y a enfin le choc traumatique de mars 2023 suivi d’un clash, trois mois plus tard, lors d’un stage en Belgique. Le point de non-retour : « J’avais déjà fini par avoir une discussion avec la Fédération pour dire que les choses étaient allées trop loin. Là, elle met en place une semaine de médiation au mois de juillet pour discuter du fonctionnement. Quand j’ai posé les choses au championnat du monde, en août, elle a totalement écarté le Polonais de mon champ de vision. Ça a été vraiment libérateur pour moi, extrêmement nécessaire dans mon chemin de guérison. Je savais que j’avais pris la bonne décision. »
Libérer la paroleTout au long de cette épreuve que constitue le rappel de ses souvenirs, Sarah Steyaert précise qu’il ne s’agit pas d’accuser Marcin Czajkowski. Raison pour laquelle elle ne rentre pas dans les détails. L’enjeu, pour cette professeure des écoles qui se destine à la préparation mentale, est de souligner à quel point la libération de la parole peut être fondatrice dans la quête de performance. À travers son témoignage, on comprend à quel point prendre le risque de bouleverser un mode de fonctionnement en pleine olympiade peut être salutaire. Surtout quand, comme dans le cas du tandem français, les résultats ne sont pas là.
« Ça a touché l’essence même de qui j’étais, c’était extrêmement violent »
« Je me suis perdue. Je suis une artiste sur l’eau, lui a eu une formation théorique, dans les bouquins, très factuelle. » Les divergences étaient d’autant plus fortes que Sarah Steyaert se sentait constamment pointée du doigt quand les responsabilités auraient dû être partagées. « Ça a touché l’essence même de qui j’étais, c’était extrêmement violent. J’ai perdu complètement le sens du pourquoi j’étais là, de ce projet, qui était de prendre du plaisir pour aller chercher une médaille olympique. On en était à des années-lumière. »
Que faire, dès lors ? « La première démarche, c’est de se retrouver, travailler sur soi, pas forcément de tout couper. Il faut trouver une personne ressource à qui parler de ses souffrances, pour comprendre et retrouver du sens, un alignement personnel. Ça m’a pris du temps, souligne-t-elle. La seconde, c’est de commencer à en parler aux instances, soit à sa fédération, soit au directeur technique national, pour poser des mots (pas forcément forts), partager ses souffrances et voir les possibilités de changement, ou pas. »
Aujourd’hui apaiséeUne option rendue encore plus compliquée quand le rendez-vous olympique est l’alpha et l’oméga de sa discipline, et quand les moyens sont limités. « Maintenant, quand ce n’est plus possible… J’en ai parlé avec d’autres personnes qui ont vécu les mêmes choses, qui sont allées au bout mais qui, une fois aux Jeux, savaient que ça n’irait pas, insiste-t-elle. J’ai eu la chance d’avoir été dans une résilience forte avec une seule envie, la médaille. Si je n’avais pas retrouvé celle que j’étais, on n’aurait rien fait aux JO, c’était certain. Plus jeune, je ne sais pas si j’aurais eu la force de dire stop. »
« J’ai quand même des séquelles, parce qu’on ne sort pas indemne d’un trauma comme celui-là »
Or, à Marseille, en 2024, « je n’étais plus du tout polluée par cette situation. La médaille de bronze a été ‘‘acceptée’’ (sourire), parce que le parcours avait été extrêmement compliqué. Forcément j’étais déçue qu’elle ne soit pas en or, mais je ne pouvais pas l’être, vu ce parcours, insiste Sarah Steyaert. Dans la vie, on affronte des difficultés. Si elles sont là, c’est qu’elles vont nous servir. J’ai appris énormément, j’ai réussi à additionner le modèle de pensée tactique [de Marcin Czajkowski] au mien, cela a été bénéfique sur les Jeux. J’en suis sortie grandie. J’ai quand même des séquelles, parce qu’on ne sort pas indemne d’un trauma comme celui-là, mais j’ai appris énormément. Je me suis beaucoup apaisée. » Au point de vouloir témoigner, pour que son expérience serve à d’autres.
SudOuest